Ô MONTAGNE (Sous les yeux de la jument nocturne)
Pour cette nouvelle création, les mythes fondateurs de la civilisation occidentale constituent une matière brute, lourde de sens, mise en partage, offerte au devant du public, qui nourrit la corporéité des performeurs et la texture de leurs voix, qui stimule la faculté fictionnelle des spectateurs. Ô Montagne renoue avec des recherches plus anciennes. Le chorégraphe s’est déjà penché sur le travail de la figure et du corps – notamment dans une fine exploration de ce qui se situe en amont du geste – comme moteur de l’apparition des images. C’est maintenant la voix, à travers ses nuances, ses couleurs, ses timbres, qui produit du paysage. Foncièrement circonscrite au moment de sa manifestation, la voix déploie une terrible puissance d’actualisation des mythes, embrayeur d’imaginaire et véhicule de partage. Qu’elle soit ou non articulée dans une parole, pour le coup éminemment performative, cette voix interpelle, agit de manière viscérale, remue. Son adresse engage à l’échange. En ouverture, dès le Prologue, Ondine Cloez nous convie à un acte d’attention simple mais essentiel, à une disponibilité aux choses qui deviennent de plus en plus abstraites, énormes, fines, insaisissables.
S’ensuivent des chants, tragiques, héroïques, fatidiques, théogoniques, fantastiques, orgiaques, autant d’épisodes d’une pièce construite comme un poème lyrique qui convie sur le plateau des héros mythologiques. […] Loïc Touzé trouve l’endroit indicible où la représentation pourrait basculer vers les mystères antiques. La parole devient active, elle se charge des pouvoirs du rituel. Au détour d’un chant la montagne se dresse, splendide Olympe – matérialisation des blocs d’imaginaire, présence incontestable, massive et pourtant poreuse. Jocelyn Cottencin, qui signe la scénographie, a l’intuition d’un unique décor qui se présente comme un agrégat de strates que les performeurs peuvent traverser, sans pour autant en sortir indemnes, inexorablement attirés, finalement atterrés par son emprise.
Conception et chorégraphie : Loïc Touzé
Collaborations artistiques
danse et interprétation : Bryan Campbell, Ondine Cloez, Madeleine Fournier, Elizabete Francisca, Gianfranco Poddighe, Teresa Silva
Musique et interprétation : Jonathan Seilman
Voix : Jennifer Bonn Lombard
Scénographie : Jocelyn Cottencin
Lumière : Yannick Fouassier
Costumes : Jocelyn Cottencin, You
Dramaturgie : Mathieu Bouvier
Régie générale : Pierre Bouglé
Fabrication :
Éléments de scénographie Anne-Emmanuelle Pradier, Jocelyn Cottencin assisté de Ely Bessis et Julien Rodriguez
Costumes : Julie Beaumier
Mentions
Production : ORO-Loïc Touzé
Coproduction : TU Nantes, CNDC Angers - direction Emmanuelle Huynh, Centre Chorégraphique National de Montpellier Languedoc Roussillon-programme Résidence, Le Grand R Scène Nationale/La Roche-sur-Yon, le CCN de Caen/Basse Normandie, direction Héla Fattoumi-Eric Lamoureux dans le cadre de « l’accueil studio » - Ministère de la culture et de la communication, CCN de Franche-Comté à Belfort dans le cadre de « l’accueil studio » - Ministère de la culture et de la communication/DRAC Franche-Comté.
Avec le soutien du Théâtre municipal de Béthune.
Ce projet bénéficie de l’aide à la création de la Région Pays de la Loire, de l’ADAMI et de la SPEDIDAM.
Pour cette nouvelle création, les mythes fondateurs de la civilisation occidentale constituent une matière brute, lourde de sens, mise en partage, offerte au devant du public, qui nourrit la corporéité des performeurs et la texture de leurs voix, qui stimule la faculté fictionnelle des spectateurs. Ô Montagne renoue avec des recherches plus anciennes. Le chorégraphe s’est déjà penché sur le travail de la figure et du corps – notamment dans une fine exploration de ce qui se situe en amont du geste – comme moteur de l’apparition des images. C’est maintenant la voix, à travers ses nuances, ses couleurs, ses timbres, qui produit du paysage. Foncièrement circonscrite au moment de sa manifestation, la voix déploie une terrible puissance d’actualisation des mythes, embrayeur d’imaginaire et véhicule de partage. Qu’elle soit ou non articulée dans une parole, pour le coup éminemment performative, cette voix interpelle, agit de manière viscérale, remue. Son adresse engage à l’échange. En ouverture, dès le Prologue, Ondine Cloez nous convie à un acte d’attention simple mais essentiel, à une disponibilité aux choses qui deviennent de plus en plus abstraites, énormes, fines, insaisissables.
S’ensuivent des chants, tragiques, héroïques, fatidiques, théogoniques, fantastiques, orgiaques, autant d’épisodes d’une pièce construite comme un poème lyrique qui convie sur le plateau des héros mythologiques. Prenons Médée, dont l’image est désormais indissociable de la Calas de Pasolini et des fameux airs d’opéra. Loïc Touzé entame un processus de réduction, la plonge dans le magma complexe d’avant la parole. Il appelle de ses vœux au réveil des puissances archétypales. Une brutalité primaire marque également la partition de Gaia, la création du monde est un acte sanglant. Une violence inouïe suinte des vers antiques et fait déborder littéralement le corps de la performeuse qui saisit à la racine la force d’évocation des mots. Les interprètes se situent dans un constant battement où le faire implique l’être. Après une séquence très savoureuse, une invisible tête de la Méduse tournée vers la salle plonge l’audience dans le silence : les spectateurs deviennent témoins — et plus encore partie prenante — de cet épisode mythique. Un peu plus tard, Dionysos les entretient en anglais de l’extase, il partage ses secrets avec eux. Les spectateurs sont maintenant prêts à entendre la révélation terrible de ce dieu né unedeuxième fois. Loïc Touzé trouve l’endroit indicible où la représentation pourrait basculer vers les mystères antiques. La parole devient active, elle se charge des pouvoirs du rituel. Au détour d’un chant la montagne se dresse, splendide Olympe – matérialisation des blocs d’imaginaire, présence incontestable, massive et pourtant poreuse. Jocelyn Cottencin, qui signe la scénographie, a l’intuition d’un unique décor qui se présente comme un agrégat de strates que les performeurs peuvent traverser, sans pour autant en sortir indemnes, inexorablement attirés, finalement atterrés par son emprise.
L’épilogue, léger, acidulé, empreint d’un humour ravageur, reprend et martèle les lignes de force de cette proposition. Cette invocation finale des muses revient aux origines de toute création. Le refrain rythmé et banal comme un tube continue de nous trotter dans la tête à la fin de la pièce. C’est le grand art de Loïc Touzé : le plateau devient le point de rencontre, un monde mythique est réactivé, qui nous permet de devenir contemporains des héros. Tout un programme.
Smaranda Olcese