Gwenn
Mérel

NEW . 02.02.2026

L’étoffe et le paysage

Texte d'Eva Prouteau, 2023

À la fin du XIXe siècle, les « travaux de dames » (couture, broderie, tapisserie) s’émancipent doucement de la sphère domestique et intègrent peu à peu la syntaxe de l’art : au sein du mouvement Arts and Crafts, puis dans les avant-gardes européennes. Assez logiquement, ce sont des artistes femmes qui les mettent à l’honneur, comme Sophie Taeuber-Arp et Sonia Delaunay qui vont flouter progressivement les frontières entre arts appliqués, design et arts plastiques. Les liens qui se tissent entre l’art et l’artisanat vont libérer le textile de sa fonction utilitaire ou décorative, en corollaire de l’abandon des hiérarchies entre cultures savantes, populaires et de masse. Une vieille histoire, sans doute, mais qui n’en finit pas de s’écrire au présent. Et rares encore sont les artistes contemporains qui font du textile un médium à part entière.
Gwenn Mérel en fait partie. Elle tient sans doute son goût des travaux textiles, souvent lents et répétitifs, à son enfance et aux temps calmes et reposants passés avec sa grand-mère à s’initier à différents savoir-faire et techniques traditionnels. Pour l’artiste, ces états méditatifs trouvent leur équivalent dans la marche : ainsi, ses projets commencent tous par une promenade, une randonnée au cours de laquelle elle prend des photos de paysage, dont la présence humaine est généralement absente. De retour à l’atelier, Gwenn Mérel dessine, puis passe à un format plus ample, qui intègre l’usage du tissu.

LES ÉMONDES
Au centre d’art de Pontmain, deux nouvelles réalisations ambitieuses sont exposées dans la grande salle du rez-de-chaussée. La première s’intitule Les Émondes, joli nom qui désigne les arbres dont on supprime les branches latérales pour exploiter la croissance des rejets, ensuite utilisés comme petit bois. Les émondes sont caractéristiques des haies bocagères que Gwenn Mérel a observées en marchant autour de Pontmain, vers Landivy et Saint-Mars-sur-la-futaie, hors attraction des villes. Les arbres constituent effectivement le motif central de ce tableau conçu comme un bas-relief, dont l’épaisseur le détache fortement du mur. Douze plaques d’isolant en polystyrène servent de base à ce très grand format : dans ce matériau tendre, les contours du dessin sont incisés, et chaque zone ainsi définie est couverte de tissu tendu, repoussé et fixé dans l’interstice qui cerne la forme à l’aide de petits outils initialement utilisés pour sculpter la cire. Au fil des années, l’artiste s’est constitué un réservoir d’échantillons textiles, dans lequel elle puise en fonction de la couleur, de la matière, de la brillance recherchée. Comme une palette. Parfois, elle combine l’usage du molleton à cette marqueterie de tissus, pour créer du relief et distinguer les plans.

SENSATIONS SYNTHÉTIQUES
Cette mosaïque textile, ponctuellement matelassée, confère une douceur caractéristique aux paysages de Gwenn Mérel, traités en courbes souples. La sensualité coloriste, couplée à la simplification des formes cloisonnées par les aplats, renvoient inévitablement à la synthèse picturale établie par Émile Bernard au sein de L’École de Pont-Aven, expression de ses recherches de primitivisme et de structuration de l’espace par le plan. S’inspirant de l’observation de son ami Louis Anquetin, Émile Bernard avait pris l’habitude de regarder à travers un carreau de couleur pour synthétiser les sensations de soleil, de nuit et de crépuscule par un seul ton. Le peintre utilisait alors le cerne et des tons plus soutenus traités en larges zones colorées, reprenant ainsi la base de l’art du vitrail, éliminant la perspective, l’ombre et le dégradé. Si Gwenn Mérel cite Émile Bernard et son Arbre jaune1 comme révélation picturale fondatrice, on peut aussi penser aux grands panneaux décoratifs de Pierre Bonnard ou aux paysages nabis de Paul Sérusier, deux artistes aimantés par l’épure esthétique des formes naturelles, et le traitement affectif de la ligne et de la couleur.

FRONDAISON ET FARANDOLE
Une seconde réalisation monumentale prend place au fond de l’espace d’exposition : reprenant la même technique de recouvrement cloisonné, ce large bas-relief diffère cependant en ce qu’il est silhouetté, irrégulièrement découpé. Sculptés, les bords de la composition suivent les contours des arbres et de la végétation représentés, le motif semblant surgir du mur. Moelleux et rebondis, ces arbres sortis allégrement du cadre esquisseraient presque une farandole silencieuse. Justement, l’installation porte un titre dynamique, qui inspire le mouvement : Entre Glaine et Fûtaie s’inspire d’une randonnée que Gwenn Mérel a faite à son arrivée en résidence, la Glaine et la Fûtaie étant deux ruisseaux voisins de Pontmain.

FLEUR BLEUE
Le tableau que l’on aperçoit en ressortant rassemble tout ce que l’histoire de l’art a longtemps traité avec la relative condescendance dont on faisait preuve face aux productions féminines et décoratives. Un bouquet de fleurs bleues interprété en tissus de couleurs ! Comme souvent dans ce que l’on nomme hâtivement « art naïf », on est frappé par la disproportion des éléments floraux, ici des myosotis, que la composition encadre de près, et par les perspectives absentes ou étranges qui les caractérisent. Avec ce foisonnement floral, Gwenn Mérel semble s’épanouir dans le plaisir de la couleur, dans le rapprochement des tons et la texture veloutée du textile.

NUAGES EN PROMENADE
À l’étage du centre d’art, Gwenn Mérel présente une série de pulls tricotés main, exposés sur un portant. Durant plusieurs mois, l’artiste et les volontaires qu’elle a rassemblées ont tricoté des pulls ornés de nuages blancs sur fond bleu. En apparence, ces pulls sont tous semblables, mais se révèlent subtilement différents dans la réalisation des mailles, en points de riz et points de jersey, ou dans les libertés prises sur le motif, composé de cumulus de beau temps. Ces vêtements incarnent ainsi les fragments singuliers d’un même ciel. Ils ont été conçus par l’artiste comme des accessoires de performance : depuis 2020, à Rennes et à Saint-Brieuc, mais aussi à Bazouges-la-Pérouse et à Angers, des marcheurs ont déjà déambulé vêtus de ces pulls, ce dont témoigne le document photographique qui complète l’installation Ces nuages qui courent là-bas, titre inspiré de Baudelaire. En filigrane, l’ensemble de ce projet résonne avec une longue histoire utopique, reliée aux Constructivistes russes et aux Futuristes italiens, qui décrit la manière dont un artiste peut renouveler l’approche du vêtement, pour transformer l’être qui le porte et le monde dans lequel il évolue. Avec ces pulls nuages en marche, le céleste vient aérer le terrestre, et l’humain entre en osmose avec le paysage.

VISION BASCULÉE
C’est un livre daté de 1543, dont le fac-similé fut présenté à l’Écomusée de Rennes, qui inspire à Gwenn Mérel la broderie exposée dans la même pièce, à l’étage. Ce document cartographique manuscrit s’intitule Cours de la Vilaine de Redon à Rennes en vue cavalière : il rassemble 36 vues2 rehaussées à la gouache, mêlant l’eau, le paysage et la présence urbaine. L’artiste choisit plus particulièrement de revisiter la première représentation connue de la ville de Rennes.
Comme une vue cavalière ne comporte pas de point de fuite, la taille des objets ne diminue pas lorsqu’ils s’éloignent, ce qui confère à ce paysage un charme atypique, presque surréel. La traduction textile que propose Gwenn Mérel de l’image originelle reste relativement fidèle, même si l’artiste efface deux phylactères de légendes, et prend des libertés chromatiques dans la partie céleste de la composition. Travaillée au point lancé et au point de nœud, la broderie accentue l’aspect onirique de cette vision basculée, où les bateaux semblent sur le point de s’envoler vers un ciel embrasé et aussi tumultueux qu’un tableau de Van Gogh. Il serait alors facile d’ériger cette petite broderie en manifeste de l’ensemble de l’œuvre : une exploration textile du paysage où l’émotion prévaut toujours sur la raison.

Éva Prouteau, critique d’art, 2023

  1. Émile Bernard (1868–1941), L’Arbre jaune, 1888, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Rennes.
  2. L’ensemble de cet ouvrage est consultable à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b550095266/f28.item