en marchant en dessinant en jardinant
Gwenn Mérel prend son temps et nous invite à en faire autant.
Découvrir l’univers artistique de Gwenn Mérel, c’est prendre le temps de la promenade, corps et âme, prendre le risque de l‘errance entre intérieur et extérieur, entre jardin et paysage, c’est vivre une expérience esthétique où contemplation rime avec action, où le jardinage tutoie le dessin de paysage, où la fabrication artisanale rencontre la performance. Elle nous offre le paysage dans tous ses états, représenté ou à expérimenter seul ou collectivement, nous invite à emprunter des chemins de traverse.
De l’observation à la contemplation, ça circule
Pendant sa résidence à Trémelin, Gwenn Mérel a exploré le territoire, en marchant à la rencontre des vivants qui habitent ici, en dessinant aussi, et en jardinant encore. Elle dessine ici un paysage d’ailleurs, qu’elle convoque grâce aux souvenirs de sensations colorées par le truchement de photographies comme Rue Jean Marin.
Présent, passé et projection croisent des géographies diverses réunies par cette attention sensible à la présence végétale, atmosphérique et minérale. Le paysage peut aussi voyager, il est interprétation d’expériences sensorielles, émotionnelles et spirituelles, y compris celles des autres. Britzer Garten, Berlin, paysage par procuration, né 2 ans après la circulation d’images entre amis en des contextes éloignés, témoigne de ce besoin d’invention de nature, d’escapade.
Le paysage procède, chez Gwenn Mérel, d’une succession d’opérations, de mises à distance, à travers des circulations géographiques et temporelles. Mêlant réel et virtuel, expérience et idéalisation, le paysage est désir de mise en commun d’un nouvel imaginaire.
À condition de prendre le temps : voir, être et faire.
Du jardin au paysage et retour, le beau et l’utile
Gwenn Mérel a aussi jardiné ici, prenant soin de plantes sur le toit de L’aparté le temps de la résidence. Elle dispose des bacs jardiniers, l’un à l’intérieur pour l’espace d’exposition sous le puits de lumière, deux autres pour le dehors. À l’extérieur dans le jardin le jour, ce jardin nomade rentre le soir. Paysage intérieur et jardin extérieur sont liés par le regard à travers la fenêtre, ouverture sur le monde. La représentation dialogue avec le jardin qui évolue tout au long de l’été, couleurs et composition comprises.
Ces jardins en bac abritent des oyas, sculptures qui condensent le beau, l’usage et l’imaginaire. En terre cuite, ils permettent une irrigation lente et diffuse, perfusant le végétal de l’élément vital qui pourrait bien devenir rare, l’eau.
Dans l’atelier, ces formes modelées suscitent un imaginaire organique aux accents magiques, telles des incarnations mythologiques. Dans le bac, la terre abrite ces créatures, une part de mystère qui laissera éclore une composition de couleurs, d’odeurs et peut-être de saveurs. Correspondance synesthésique entre intérieur et extérieur.
Geste artistique autant qu’artisanal, le bricolage, dont Claude Levi-Strauss a fait l’éloge, demande expérimentation et répétition jusqu’à l’absorption, temps propice à la méditation.
Contraintes, liberté et imaginaire
Entre Glaine et Futaie, bas-relief molletonné et marqueté semble faire le lien entre un espace mental, celui du paysage occidental pictural, et l’espace réel du jardin et de notre présence.
Chez Gwenn Mérel, tout est lié, tout est mouvement, voire métamorphose, même la représentation figée, cadrée d’un paysage dessiné, brodé, tricoté ou sculpté. L’espace pictural prend du relief, se découpe et déconstruit le cadre de départ. Le dessin contraint par le cadre se libère par répétition laborieuse de croix jusqu’à devenir un espace libre abstrait où règne la couleur. La couleur fait sensation, entre le fond du papier coloré et la couleur crayonnée.
Une œuvre peut en générer une autre. Le bas-relief découpé est la réinterprétation d’une œuvre in situ pensée dans le contexte d’une autre résidence au printemps dernier à Pontmain. Le paysage se régénère, circule et se réinvente, s’adapte à l’instar de l’évolution du vivant.
L’esprit invente des figures en attribuant aux pierres et aux nuages l’intention de représenter des créatures animales ou végétales sous le doux nom de paréidolie.
Véronique Boucheron, 2023