Gwenn
Mérel

NEW . 02.02.2026

Icy assemblent la ripvière de la Villaigne et Isle

Texte de Marie Cherfils, 2019

Dans un écrin de verdure, une présence urbaine s’hérisse de tourelles, entre architecture brutaliste et château de contes de fées. Gwenn Mérel s’approprie littéralement la première représentation de la ville de Rennes connue, une miniature pleine page datant de 1543. Elle brode cette composition de nature englobante et pittoresque, coupée au centre par une ville fortifiée en élévation. Conclusion – et apothéose iconographique – d’une série de 36 vues des Cours de la Vilaine de Redon à Rennes en vue cavalière, cette image, la seule figurant le ciel, évoque un sentiment d’arrivée. Les édifices existants avec la jonction des deux rivières sont détaillés pour y étaler puissance et richesse de la ville. L’artiste gomme les légendes caractérisant orientation et topographie de cette œuvre de proto-ingénierie, afin de mettre en relief la réalité d’un monde ancien et fantasmé. Les différences de couleurs, de fils et de points amplifient avec poésie et malice, le lyrisme donné au levant, suggérant une aube nouvelle, et qui contrastent avec l’efficacité conventionnelle de la représentation des cours d’eau. Entre ostentation politique et poésie romantique, le paysage devient chez Gwenn Mérel le faire-valoir, non plus économique mais émotionnel, de la ville.

Paysage(s)
Capter les paysages et les environnements qu’elle traverse est affaire de posture. Artiste topographique, qui pratique promenades et pérégrinations solitaires, elle déambule, s’arrête, se penche, recueille, scrute et cadre l’« étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble »1 . C’est un univers imperceptible et infime qu’elle ramène au salon et à l’atelier, un glanage qui grandit sa collection, un cabinet de curiosités végétales et optiques. Qu’il soit métonymique ou panoramique, l’horizon qu’elle nous propose d’embrasser est sensible et fugace. Elle capte la lumière, donne à voir des paysages immenses ou un infiniment petit de nature piégée. Gwenn Mérel se joue des échelles pour en tirer la poésie interstitielle des « presque rien ». Un reflet, un angle de vue, une facette pour donner à voir un paysage fragmenté et soumis au cycle des jours, des saisons et des lunes. Des tableaux dont le thème principal est la représentation d’un site champêtre, dans lequel, nous, les personnages, ne sommes a priori qu’accessoires. Un rapport au monde collectif et intime2 par le regard attentif et penché qu’il impose.

Broder, doucement mais sûrement
Pratique triviale et sérieuse, la broderie exige un singulier rapport au temps. Un hors- temps, dans lequel l’artiste se loge jours et nuits. Une temporalité labyrinthique, à mi-chemin de l’inquiétante épopée onirique d’Alice et du puissant instinct de résistance de Pénélope. Ce long travail de remplissage au fil de coton (ou à la pointe du feutre) est aussi un discret hommage à la lente croissance végétale des dizaines de plantes que l’artiste fait germer et pousser chez elle. À rebours du naturalisme, Gwenn Mérel remet la peinture à demain pour mieux montrer la fragilité des choses, dans un geste consciencieusement minutieux. Patience, contemplation et amour du détail dans ces longues entreprises picturales (broderie, pointillés, germination, plantation, collecte). Une stratégie du retranchement pour mieux faire, « Fuir, mais en fuyant, chercher une arme »3 . Ce détournement artistique et historiquement féministe4 , c’est aussi une humble intrusion de la domesticité et de la matérialité dans l’histoire de la grande peinture. Un art du pastiche ingénieux et poétique. Insensible aux brouhahas incessants de la civilisation, Gwenn Mérel donne, le moment d’une pause alanguie et engagée, matière à scruter les beautés du monde.

Marie CHERFILS

  1. GARNIER Robert, Hippolyte, Paris, 1573
  2. TIBERGHIEN Gilles A., « Il relève du monde de l’art mais également de la maîtrise du territoire, de l’économie, de la psychologie ou du politique. C’est le lieu de la rencontre avec l’autre à travers la pratique des hommes qui l’ont façonné… Le paysage, c’est notre mode d’accès à la nature le plus immédiat. C’est aussi une image de soi. », Le Monde, 25/12/2001.
  3. DELEUZE G. et PARNET C., Dialogues, Paris, Flammarion, 1977.
  4. « Le stylo ou le crayon ont-ils trempé aussi profondément dans le sang de la race humaine que l’aiguille ? », Olive SCHREINER