Étienne
Bossut

MÀJ . 16.01.2020

Pas ce soir

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Pas ce soir peut se lire comme un hommage à un rêve de société révolu auquel l’automobile appartenait. Une coque du modèle original de la Coccinelle Volkswagen criblée de balles 9mm a été moulée à l’identique. Présentée couchée sur le côté droit, elle a l’image d’une barricade urbaine dressée ou d’un monument désaffecté à la gloire d’une autre époque ; l’image emblématique de l’automobile rouge prend forme d’après nature. L’intérieur de couleur verte met en exergue les impacts sur la carrosserie. Elle apparaît comme un double, une trace immuable, telle qu’elle est désormais, une preuve de ce qu’elle était. Le moulage en plastique la distancie du poids de la réalité pour créer une image plus légère, plus ludique. Pourtant au-delà de l’apparence, il s’agit bien d’une voiture à échelle 1, d’un mythe disparu.

Vue d’atelier, 2007

Saloperie de Coccinelle.

Au grand concours de l’objet du siècle (le XXème) la Coccinelle Volkswagen est en bonne place pour la remise du prix. Plus qu’une voiture, elle aura été l’idée même de la voiture : sa forme parfaite demeure à peu près indépassable (le véhicule que je conduis aujourd’hui, sans doute dessiné uniquement par un ordinateur où ont été rentrés tous les paramètres de la voiture simple et économique, lui ressemble, en moins bien). Pour ma génération, celle des baby-boomers, elle n’est en concurrence qu’avec la 2 CV Citroën, au titre d’ emblème de la liberté de voyager à bas prix. Même si leur production véritable n’a démarré qu’après la seconde guerre mondiale, ces voitures étaient toutes deux nées bien avant, du rêve, parfois inquiétant, que l’humanité serait sauvée par la technique. C’est Le Corbusier qui est le vrai père de la 2 CV (il suffit de comparer le dessin qu’il fit en 1928 d’une « Voiture Maximum » avec la première 2 CV construite en 1948, pour s’en convaincre). Quant au vrai père de la Coccinelle … Même à 18 ans, nous nous doutions qu’il y avait là un problème - que la famille n’était pas très fréquentable. Le Volk de Volkswagen (voiture du peuple) était le peuple allemand de l’imaginaire nazi, la VW s’était d’abord appelée KdF Wagen (KdF pour Kraft durch Freude ; la Voiture force par la joie, tout un programme), et si Hitler avait demandé qu’elle ressemblât à une coccinelle, c’était dans l’idée que toutes ces petites bêtes iraient porter le long des autoroutes allemandes le pollen de la révolution aryenne. On se disait que cependant la forme parfaite de l’objet n’était l’œuvre que de Ferdinand Porsche, un ingénieur de génie qui aurait eu, comme Werner Von Braun, la mauvaise idée de naître au mauvais moment. Reproche-t-on à Neil Armstrong que son premier pas sur la lune ait été rendu possible par l’inventeur des V2 ? Il semblerait que la réalité soit encore plus difficile à avaler, et que la Coccinelle ait bel et bien été esquissée par Hitler lui-même, au mois d’août 1932, sur une nappe du restaurant L’Osteria Bavaria à Munich lors d’un rendez-vous avec Porsche.

Mais, à l’âge de nos premières voitures, ni Etienne Bossut ni moi ne savions ces détails, à supposer même que quiconque les ait vraiment connus à l’époque. Et puis que faire? L’objet était entretemps devenu « Un Amour de Coccinelle » dans les studios Walt Disney (dans la version anglaise du film, la voiture a un nom de garçon : Herbie - mais justement, Coccinelle était aussi le nom, chez nous, du plus célèbre des transsexuels, du premier en tous cas qui ait osé s’affirmer fièrement comme tel). Et de même que rien n’empêche de tomber amoureux d’une femme ou d’un homme dont on détesterait les parents, rien ou presque ne pouvait nous empêcher de tomber amoureux de la Volkswagen, de sa forme en œuf, de sa simplicité (même nul en mécanique, on pouvait fourrer son nez sous le capot), du pommeau du levier de vitesse qui tombait si parfaitement sous la main, des délicieuses petites ouies qui assuraient l’aération à l’arrière. On pouvait même la brusquer un peu, sauf sur le chapitre de la tenue de route - on savait que c’était le point faible de son caractère, on ne l’en aimait que davantage, on n’aime vraiment la perfection qu’humanisée par un modeste défaut. Etienne Bossut aura été un amoureux passionné des Coccinelles. Il en a possédé je ne sais plus combien, rafistolé plus encore, il a même eu le modèle Karmann Ghia - la Coccinelle version Top Model - on avait le sentiment que parfois il devait parler en secret à ses voitures. Son travail d’artiste lui avait fait maîtriser tous les trucs et astuces du moulage, et quand il avait besoin d’une pièce de carrosserie, il ne la rachetait pas : il en moulait affectueusement un double qui venait prendre discrètement la place de la pièce manquante. Etienne Bossut aimait les voitures, et la Coccinelle était par excellence LA voiture.

Oui mais voilà : le temps des voitures est fini. Il y a bien longtemps que les ingénieurs ont renoncé au génie dans ce domaine. Toutes les automobiles désormais se ressemblent, toutes sont dessinées par des ordinateurs, qui font des variations sur le thème de la fausse Volkswagen (je suis sûr que dans les paramètres évoqués plus haut, on inclut dans le plus grand secret celui ci : introduire une petite différence avec la forme parfaite de la VW). Et de même que pour Marx les grands événements de l’histoire se répètent en farce, la nouvelle Coccinelle dessinée par la firme Volkswagen reproduit l’original sous la forme du jouet : le fantôme de Ferdinand Porsche, retombé en enfance, a redessiné son chef-d’œuvre en Playmobil - cela reste moins laid que la plupart des voitures modernes, mais très en deça du modèle. Au surplus, nous savons tous que les réserves de pétrole ne sont pas éternelles, que si tous les habitants de la planète s’équipaient de voitures nous étoufferions bientôt sous les gaz toxiques, en bref que la voiture est un épisode clos, ou près de l’être, de l’histoire de l’humanité. Nous devons lui faire nos adieux, à cette automobile que nous avons tant désirée. Mais des adieux dignes, elle a trop compté pour qu’on l’envoie à la ferraille ou à l’hospice. Etienne Bossut a pris la décision qui s’imposait : la Coccinelle ne devait pas être compactée dans un compresseur de vieilles voitures, ni démontée pour fabriquer des casseroles. Il fallait l’achever en effigie comme un Cow-Boy achève son cheval, symboliquement d’une balle dans la peau. Mais la bête était robuste, il aura fallu plusieurs coups de feu, et sur la fausse carcasse moulée par Bossut on pourrait compter cent cinquante impacts, l’éclat des projectiles dessine comme une voûte étoilée : ce conducteur hors pair aura donc quand même réussi dans sa vie à fusiller une bagnole… Quand Étienne Bossut m’a parlé de ce monument paradoxal, j’ai entendu son titre (Pas ce soir ) comme une évocation de l’adieu, sans poser plus de questions - l’homophonie approximative qui conduit de pas ce soir à passoire m’a ainsi tout d’abord échappé (une honte pour un admirateur de Raymond Roussel). Mais j’ai une excuse : c’est qu’on l’a aimée, cette saloperie de Coccinelle, si mal née - et pourtant si fière, et si jolie.

Didier Semin Mars 2007

Voir : Éric Michaud, Un Art de l’éternité, Gallimard, Paris, 1996 et B.F. Price, Adolf Hitler, The Unknown Artist, Stephen Cook, 1984.

Ruines, 2007
Moulage en polyester
380 x 170 x 120 cm
Vue de l’exposition Ruines Musée des Beaux-Arts de Nancy, 2010
Photo: Patrice Buren, copyright Ville de Nancy
Ruines, 2007
Moulage en polyester
380 x 170 x 120 cm
Collection privée
Photo : Étienne Bossut
L’Auto du Salon, 2004
Moulage en polyester orange peint, 410 x 170 x 140 cm
Collection MAC/VAL, musée d’art contemporain du Val-de-Marne
Vue de l’exposition Ouverture du Musée dʼArt Contemporain MAC/VAL, 2005
Photo : Marc Domage
New…, 1998 - 1999
Moulage en polyester bleu clair
131 x 172 x 408 cm
Vue de l’exposition Étienne Bossut, 100 % polyester, 1980-1999, in cycle Patchwork in Progress 5, Mamco, 1999
Photo: Ilmari Kalkkinen © Mamco

Pour coller à l’idée du titre “New…”, il a fallu mouler en 1998 une Volkswagen New Beetle américaine afin de pouvoir présenter son moulage en février 1999 simultanément à son apparition sur le marché automobile en Europe.