Yann
Sérandour

10.11.2023

The Gift of Nothing

2024, Vues de l’exposition « The Gift of Nothing », Mécènes du Sud, salon Art-o-rama, Friche la Belle de Mai, Marseille
Photos : Jean-Christophe Lett

« Yann Sérandour s’intéresse aux questions de transmission et de reproduction dans le domaine de l’art. Prenant leurs sources dans l’histoire de l’art conceptuel, ses projets des dix dernières années ont pu traiter de botanique, plus précisément de la culture domestique des cactus, d’histoire de la musique à travers la renaissance du clavecin au 20e siècle, ou encore de cynologie. Il se penche sur la manière dont les contenus dont nous héritons ont été sélectionnés et hiérarchisés par d’autres, par quels chemins d’autorité ces informations ont été tamisées, et lesquelles ont été perdues. La transmission, véritable traversée du temps, est indissociable de la reproduction. Yann Sérandour explore cet espace de transit, qu’il prenne forme dans la collection, ou la documentation, une manière à ses yeux d’occuper les marges de l’art. Les récits qui en font l’archive et, plus précisément, les faits, les événements, dénichés ou exhumés, constituent sa matière. Accidents, ruptures, impensés déclenchent des amorces narratives. Il trouve dans ces solutions de continuité la condition d’une appropriation, qui ouvre la possibilité de relectures, de retournements, de réinterprétations, et plus largement de réponses. Ses œuvres, interventions, installations, ou éditions, fonctionnent comme des prolongements qui mettent au jour récits et sujets des récits. À l’autorité de l’historien, Yann Sérandour préfère la dérive, dans laquelle l’incontrôlable et l’incertain font figure de boussole.

Le travail avec Mécènes du Sud a pris la forme d’un échange pour comprendre les « paramètres de l’invitation », comme il dit. La célébration des 20 ans de l’association, celle qui distribue l’argent, et le contexte d’une foire d’art contemporain, symbole de la dépense, en posaient les bases. La relation de mécénat a soulevé la question des représentations stéréotypées que le mécénat véhicule. Mais de quoi parle-t-on ? Le mécénat est-il un statut, un profil, une pratique ? Que permet d’engager le mécénat d’entreprise ? Parallèlement, les mécènes échafaudaient un plan depuis plusieurs mois pour se signaler de manière spectaculaire à la Friche la Belle de Mai, sur le site d’Art-o-Rama. Ils s’étaient arrêtés sur un container jaune, la couleur de l’association, pour attirer l’attention et attiser la curiosité sur leur démarche philanthropique. Yann Sérandour s’est interrogé sur les représentations que le container charrie. Il s’est intéressé à la dimension collective de Mécènes du Sud, ainsi qu’aux compétences, savoir-faire et réseaux, que des membres ont agrégés pour faire aboutir leur projet. Il a jumelé le sien en transposant le container à la seule aide des rails et du placo prévus pour la construction du stand. Il a collecté des grues miniatures dont la force, par l’addition des échelles, pourrait soulever ce container. Jouant de l’économie du projet, Yann Sérandour porte notre attention non pas sur ce qui est produit mais sur ce que « ça » produit. « Ça », cette invitation, cet échange, le travail qui s’est engagé. Avec malice, il traduit la figure du mécène en un jouet. C’est encore du côté des enfants qu’il tire le titre de l’installation, The Gift of Nothing, un livre best-seller pour enfants de Patrick McDonnell. Dans cette histoire, le chat Mooch cherche désespérément un cadeau pour son meilleur ami Earl qui a tout. Il ne reste donc que « rien » à lui offrir… Commence la quête difficile de « rien ». Il finit par mettre « rien » dans une petite boîte puis une plus grande, parce que son ami mérite mieux. L’amitié triomphe. C’est elle qu’incarne ce cadeau immatériel. Cette idée du don pour le don renverse l’idée d’un mécénat intéressé qui permet d’affirmer son pouvoir. Pour autant, le don active une forme de réciprocité avec la création d’un lien. Il se matérialise ici par l’intervention tardive de Yann Sérandour sur le container, après un échange avec les mécènes. Les formes noires, sortes d’ombres chinoises de potentielles marchandises en transit, sont, en désordre, les éléments graphiques du logo de Mécènes du Sud. The Gift fonctionne comme un commentaire à même le container. Cette introspection dans la mécanique de Mécènes du Sud met en lumière ses fondamentaux depuis 20 ans : levée de moyens financiers, force du collectif, objectifs partagés, désintéressement, et désir de créer des liens. En nous renvoyant la balle, Yann Sérandour a ouvert un espace au sein duquel vous êtes invité-es à nous rencontrer. »

Bénédicte Chevallier, texte de présentation de “The Gift of Nothing”, exposition de Yann Sérandour sur le stand de Mécènes du Sud, Art-o-rama, Friche la Belle de Mai, Marseille, du 30 août au 1er septembre 2024.