Tristan
Deplus

MÀJ . 10.06.2026

Documentation îlot-R

2017-2020
Intervention urbaine collective, corpus documentaire et dispositifs d'archivage

Situé sur une parcelle de la ZAC Baud-Chardonnet à Rennes, vaste plaine industrielle actuellement en phase de réaménagement, l’ILOT-R a été une expérience de chantier collectif à ciel ouvert. Portée par une certaine mythologie contenue dans la philosophie DIY (Do it yourself) et la culture du skateboard, cette micro-localité dans la métropole, conçue comme un laboratoire sauvage, a testé de manière dynamique et critique les conditions d’accès à une forme d’autonomie et d’auto-gestion de l’espace urbain. Entretenu durant 3 ans, le terrain vague a abrité un ensemble de bâtis (observatoire, aire de bivouac, skatepark, site archéologique, espace de documentation, cantine, scène…), formant un écosystème dont les formes ont évolué au fil des rencontres et des saisons. Réfléchie comme un lieu de l’irruption de l’en-bas, la vie de l’îlot a été ponctuée d’événements, rassemblements, chantiers, ateliers, conversations, fêtes, afin de témoigner des savoirs et tactiques de celles et ceux qui habitent la ville au présent, qui s’appliquent à rendre habitable l’inhabitable.

Inauguration des aménagements, sérigraphie, 42x59,4cm (co-production avec S. Riollier)
Veillée à la lanterne, sérigraphie, 42x59,4cm (co-production avec S. Riollier)

Descente à l’abri, sérigraphie, 42x59,4cm (co-production avec S. Riollier)
Campagne de terrain, sérigraphie, 84,1x118,9cm (co-production avec S. Riollier)

Permis de construire, sérigraphie, 84,1x118,9cm (co-production avec S. Riollier)
R, sérigraphie, 84,1x118,9cm (collectif, conception graphique : S. Riollier)

En parallèle des 1182 jours d’occupation de l’îlot-R, je mène une démarche de recherche ethnologique à travers laquelle je consigne des faits, prélève des fragments et les mets en tension avec le proche comme le lointain, pour questionner les enjeux d’une expérience collective devenue “forme de vie”. Cela donne lieu à la rédaction des Notes sur l’îlot-R, un manuscrit d’une centaine de pages qui sera poursuivi dans le cadre d’un travail de thèse.

Documentation ILOT-R, fonds d’archive non-stabilisé, classeurs (environ 600p.)

Espace documentation à l’îlot-R, photographie numérique, 2019

Cartographie de l’îlot-R, et carte papier, 29,7x42cm, 120 ex., 2019

Extraits du corpus documentaire

Un énorme travail de documentation de plusieurs centaines de pages structure le projet et sa poursuite. Ici, la production documentaire, son classement et sa conservation semble non seulement devenir la matrice même du projet, permettant théoriquement sa réplication et son déplacement, mais les méthodes employées, finalement issues du décadrage d’un répertoire commun à la recherche (photographie, observation participante, recherche documentaire dans des fonds publics — archives municipales et départementales, cadastre, fonds géographiques et cartographiques tels IGN, Google Maps/Earth, OS Maps — collectes, recensement, typologies, enquêtes, etc.) permettent également de bâtir non seulement un savoir mais aussi une profanation de ce savoir, une capacité autonome à produire un savoir localisé tout en ayant déterritorialisé son appareil de production.

Félixe Kazi-Tani, ILOT-R|A|I|D| (Recherche Action Immersion Design)

Photos : Tristan Deplus


Défier la gravité
Extraits de : Guillaume Sabin, Dévier. Économie de l’émancipation et écologie des relations_. Libertalia, 2025

Tristan est aussi archiviste, ce n’est pas un métier, plutôt une manière de vivre : il vient parfois en formation avec un gros sac-à-dos d’où il sort des classeurs de documents et de photos soigneusement classés. Tout ce matériau collecté ou produit ouvre sur un monde qu’il n’est pas donné de voir sans avoir exercé son regard. Comme l’entomologiste de terrain, comme le pisteur ou le garde forestier invitant à penser comme une montagne, il faut savoir où, quand et quoi regarder. Entre les murs de l’université Tristan parle peu mais suffisamment pour faire découvrir les combines, le hacking, les activités interlopes, les univers souterrains… et l’Îlot R. « L’îlot R, peut-on lire sur une affiche annonçant un des évènements qui s’y déroulent, est une expérience de résidence collective temporaire à ciel ouvert. L’histoire du lieu a débuté en mai 2017 par la découverte d’une surface bitumée, propice à la construction d’un premier module destiné à la pratique du skateboard. Entretenu depuis, le terrain vague d’un hectare abrite aujourd’hui un écosystème (observatoire, site archéologique, aire de bivouac, potager, cantine, scène…) qui se transforme au fil des passages et des saisons afin d’accueillir des rassemblements, des chantiers, des ateliers, des discussions, des fêtes ». 

On peut passer cent fois devant ces endroits incertains sans soupçonner ce qui s’y cache. L’Îlot R est ce terrain vague situé entre un entrepôt de bus, d’anciens hangars industriels, la voie ferrée, la gare de fret, des bâtiments de briques. Sur la frange ouest de ce paysage la ville se transforme et fait sentir sa conversion métropolitaine : un nouvel ensemble d’habitations érige ses hautes tours, les zones naturelles et les rives de La Vilaine ont été métropolisées, des voies de desserte asphaltent les surfaces du nouveau quartier.

Dans ce paysage en transformation il faut suivre une sente discrète qui, se faufilant entre de hautes herbes, indique

un passage régulier et ouvre sur un monde insoupçonné. En premier se découvrent le skatepark DIY, ses modules. Un peu plus loin, presqu’invisible, une cabane qui a des airs de minuscule maison et sert de cuisine, de permanence, de bureau, de lieu de réunion en cas de forte intempérie et d’abris pour la nuit en cas de nécessité. Le tout dans environ six mètres carrés, à peine plus ! Devant ce camp de base, il y a un cercle dessiné par les usages davantage que par sa matérialité : un endroit pour discuter à égale distance les un·es des autres, autour d’une bière, d’un brasero, pour faire circuler la parole, pour partager ce qui se consomme à plusieurs et orientalise de ces volutes ce morceau de ville abandonné. Un mur, tagué, sépare de la parcelle voisine et de ses entrepôts-coffre aux trésors. Plus loin, derrière des bosquets resserrés, un endroit presque secret dans un lieu déjà discret où, de manière éphémère ou permanente, logent des habitants avec qui Tristan et ses complices cohabitent. Derrière un autre mur il y a la cour aux matériaux : parpaings, briques, graviers attendent sagement d’être utilisés. Il y aussi une serre, un potager, un four à bois enterré, une paillotte pour l’été. Ce qui surprend c’est tout cet univers dérobé. Dérobé aussi bien à la vue qu’à l’univers ordonné du nouveau quartier qui prend pied, là, tout proche. L’Îlot R occupe une parcelle immense à laquelle personne ne prête attention.

[…] Sur cette zone à l’abandon ils ont découvert une surface asphaltée comme on reçoit une invitation : ici sera construit un skatepark DIY. […] La ville se métamorphose, le groupe construit et poétise. La fabrication du ciment est l’occasion d’une ronde rythmée par les coups de pelles et devient une sorte de transe collective. On se plaint de l’absence de site archéologique dont tout vrai chantier peut s’enorgueillir et l’Îlot R voit naître un espace délimité par des tiges métalliques et des fils, puis des trous sont creusés pour accueillir des débris de verre (la mine d’émeraude) et des objets magiques (l’œuf de dinosaure, les restes d’un vinyle, le serpent maya). Le monde est métaphorisé, une vaste plaine abandonnée est dotée de multiples dimensions spatiales, temporelles, humaines. 

Les aménageurs de la ZAC font table rase pour bâtir leurs grandes tours, juste à côté la bande de l’Îlot R fabrique

un site archéologique et offrent aux habitant·es du futur une clef USB pour résister à ces manières de construire sans mémoire du lieu et des gens qui y vivaient avant. 

Sur le lieu de ce qui fut l’Îlot R et son univers, il ne reste plus rien qu’un remblais parfaitement plan et quelques machines qui continuent leur travail de tabula rasa. Rien ? Pas tout à fait, il reste un arbre (résistera-t-il à l’assaut des machines ?) avec quelques échelons en bois, et dans son tronc une clef USB contenant des vidéos de skate, de fugaces images de l’Îlot R. Fouler cette surface lisse pose bien des questions que les complices de l’Îlot R ne manquent pas de se poser. L’Îlot R fut une zone autonome temporaire, vouée donc à disparaître. Faut-il s’en contenter ? Les images et les sons conservés, les documentaires audio, les documents en cours de fabrication ne sont-ils qu’un moyen de raconter ce qui a été ou aussi une manière de faire durer cette expérience malgré les bulldozers ?