Tage - Atlantique, 2022
La couleur de l’eau - Tage La couleur de l’eau, colonnes d’eau, du Tage (C1) à l’océan Atlantique (C34), Portugal, 2022. 408 photographies couleur organisées de manière géographique, tirages pigmentaires, 30 x 42 cm chaque, pièce unique, production MAAT, Lisbonne.
Chaque image est prise au grand angle, en lumière naturelle, à une profondeur différente et est disposée selon sa relation spatiale aux autres. La grille du Tage représente donc une coupe photographique sur 95 km, depuis le fleuve jusqu’à l’océan Atlantique. Sur 34 points, tous les 2,7 km, une série de photographies à différentes profondeurs (colonne) est réalisée dans la limite de la zone photique, recevant de la lumière. La profondeur varie par conséquent entre l’environnement turbide du fleuve où la lumière ne pénètre que de quelques mètres dans la colonne d’eau (C1) et celle des eaux claires de l’Atlantique où la pénombre n’apparaît qu’à 100 m de profondeur (C34). Chaque grille permet de lire les masses d’eaux de la zone photique d’un territoire et ses spécificités. Il y a bien sûr une dimension circonstancielle qui agit sur la couleur (épisode orageux en amont, forte chaleur, saison, tempêtes, pollutions…), mais aussi une constante liée à la géographie du lieu. La côte portugaise est proche du talus continental, cela signifie que les eaux bleues du large et des zones de grands fonds sont proches des côtes. L’amplitude des marées est importante. Les points C1 à C5 correspondent aux flux canalisés du fleuve aux couleurs chaudes. De C6 à C16, nous sommes dans la baie de Lisbonne et l’organisation chaotique des couleurs est représentative de cette zone d’interface brassée par la succession des marées. Le MAAT se trouve face au point C15. À partir de C17 jusqu’à C24, nous sortons du goulet de la baie de Lisbonne vers l’océan, là où les eaux intérieures fertilisent l’océan dans des eaux relativement peu profondes. Vers le large, de C25 à C34, l’eau devient plus claire et les fonds passent de 100 à 1 000 m. Un grand panache de phytoplancton est visible au large dans la colonne d’eau au milieu des eaux bleues et profondes. Chaque environnement possède une signature spécifique, chaque grille raconte un territoire.
Mes premières images de « monochromes » subaquatiques datent du début des années 2000, mais c’est à partir de 2016 que la série « La couleur de l’eau » prend forme grâce aux échanges avec les scientifiques Hubert Loisel et Fabrice Lizon du laboratoire d’Océanologie et de Géosciences (LOG) de Wimereux. Ils m’apprennent à comprendre la couleur et à analyser ses variations infinies. C’est ensuite à partir d’une expérience personnelle et solitaire, en multipliant les explorations, que cette lecture est devenue plus fine. Je réalisais progressivement que « le paysage de la couleur » racontait le monde, l’interaction du vivant avec le minéral, l’histoire de la Terre, l’océan, l’atmosphère, les glaces, et ce dans des temporalités multiples. Les flux et les cycles hydrologiques, biologiques, géologiques perceptibles dans ces photographies font se rencontrer la peinture abstraite et la représentation photographique du paysage. Le paysage subaquatique et océanique le plus commun forme une étendue colorée à perte de vue. La peinture monochrome rejoint ici la peinture de paysage, cependant le végétal et le minéral ne s’expriment pas par la représentation romantique d’un rocher, d’une montagne, par les touches impressionnistes d’un champ de fleurs ou les vibrations de la lumière sur la surface de l’océan, mais par la couleur et la lumière seules. Cette couleur est celle du microscopique qui devient visible par accumulation, pigments flottants, dynamiques et libres, dont la saturation augmente avec la profondeur. La lumière provient de la surface et s’amenuise vers les abysses dans un subtil dégradé. Les premières photographies de la série étaient des images isolées réalisées en plongée dans l’Atlantique, la Méditerranée, le Pacifique et la mer de Seto. À partir de 2019, je mets en place un protocole de prise de vue avec une organisation géographique des images permettant de représenter de larges environnements (colonnes, lignes, grilles). Je photographie en me déplaçant de la côte vers le large, puis commence également à photographier les estuaires depuis l’océan jusqu’aux fleuves. La perception de ces nouveaux environnements m’ouvre la voie de l’exploration des territoires intérieurs révélant le rapport entre la géologie et le vivant. Les tanins des forêts, les végétaux, les sols, les roches et les minéraux deviennent lisibles et s’ouvrent à l’ensemble du spectre chromatique. Cette étape me mène à une découverte vertigineuse : celle de l’organisation géographique des couleurs dont j’ai pu vérifier la dimension exceptionnelle en 2022 dans le Tage et le Mississippi. À partir 2022, avec la série « Fleuves-Océan », je prolonge cette exploration des estuaires en suivant le cycle de l’eau et l’interaction de l’océan avec la terre, l’atmosphère et les glaces sur les bassins-versants des fleuves Mississippi, Rhône, Loire et Seine.