John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Natures mortes #2

2022
7 éléments. Coraux, menuiseries 12 x 40 x 30 cm chaque
Vues de l'exposition Still lifes, Nanjo Art Museum, Okinawa, Japon, 2022

STILL LIFE # II, 2022
7 éléments. Coraux, menuiseries
12 x 40 x 30 cm chaque
Vues de l'exposition Still lifes, Nanjo Art Museum, Okinawa, Japon, 2022

Photos : John Cornu

Récupérés, assemblés et classés, des coraux morts reposent silencieusement dans de mystérieuses boîtes. Certains sont transpercés de tiges de métal, évoquant quelque chose en rotation à l’intérieur d’un mécanisme ancien, tel celui d’une horloge ou d’un automate.
J’y vois de mon côté une étrange similitude avec une coutume funéraire ancestrale, propre à la région d’Okinawa. Ce rite d’inhumation procède en plusieurs temps. Le corps du défunt est en premier lieu disposé sur un autel familial jusqu’à la disparition complète des chairs. Quelques années plus tard, la famille se réunit pour nettoyer le corps et placer les os ainsi purifiés dans une jarre individuelle dans le tombeau de la famille afin que ces derniers rejoignent enfin ceux des ancêtres1 .
À travers ces différents processus, les cycles de vie se complètent. Bien que cette pratique ait quasiment disparu de nos jours, le respect pour la nature et le travail du temps restent profondément ancrés dans la mentalité des habitants de cet archipel.
Les interventions de John Cornu touchent parfois à quelque chose de l’ordre du cérémoniel. Ses productions ne conservent en effet pas toujours leur dimension physique, tangible. Une fois l’exposition terminée, les coraux sont ramenés sur leur plage d’origine. Seules demeurent alors les images, les photographies en noir et blanc, pour témoigner des itinéraires que l’artiste a tracé. Je me demande ce que deviennent ces œuvres désormais émancipées, avant et après qu’elles aient perdu leur chair.
Au Japon, il existe une autre manière de célébrer la disparition. Plus que n’importe quel objet funéraire, le portrait mortuaire occupe une place importante dans le rite. Traditionnellement en noir et blanc, ce dernier est l’œuvre d’un artisan spécialisé dans ce type d’ouvrage.
Et qu’il s’agisse d’une photographie ou d’un dessin hyperréaliste, c’est à travers cette image que nous prions, que nous conversons avec la personne disparue. Ce n’est que récemment que j’ai pris conscience de la qualité de ces artéfacts. Je me souviens encore de ce que j’ai éprouvé lorsque j’ai réalisé que les sourires maladroits, presque vivants des tableaux exposés dans
la maison de mes grands-parents, étaient en fait tracés à la main : une sensation à la fois de l’ordre de l’effroi et de l’émerveillement.
Si les photographies de John Cornu évoquent évidemment une certaine Histoire de l’art et des images, à commencer par les planches d’histoire naturelle des XVIIIe et XIXe siècles, ou les échographies contemporaines en trois dimensions, je m’interroge : le rapport entre objet et image, qui est ici mis en œuvre, serait-il plus proche de ces portraits aux nuances de gris ineffables, aux noirs profonds, ou encore le signe d’un chemin, d’un passage entre un «avant» et un «après», le «là» et l’«ailleurs» de notre expérience de vie?

Rika Tanaka
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. Cf. Charles Haguenauer, « Du caractère de la représentation de la mort aux Ryūkyū », Bulletin de l’École française d’Extrême- Orient, Tome 44, n° 2, 1951, p. 477-482.