John
Cornu

MÀJ . 28.01.2026

Plan libre

Greffe architecturale in situ [5 pilotis], Villa Savoye, Poissy
, 2007
Tubes de coffrage, étais et peinture blanche
John Cornu - Plan libre
PLAN LIBRE, 2007
Greffe architecturale in situ [5 pilotis], Villa Savoye, Poissy

Tubes de coffrage, étais et peinture blanche
Courtesy Centre des monuments nationaux © John Cornu
PLAN LIBRE, 2007
Greffe architecturale in situ [5 pilotis], Villa Savoye, Poissy

Tubes de coffrage, étais et peinture blanche
Courtesy Centre des monuments nationaux © John Cornu

Une des réalisations les plus significatives de John Cornu (né en 1976) est une intervention sur la Villa Savoye, à Poissy, en région parisienne. À cet édifice iconique conçu par Le Corbusier comme l’aboutissement de la maison moderne, bâtisse géométrique surélevée sur ses pilotis qui l’isolent de la terre, l’artiste ajoute quelques piles discrètes, l’air de rien. On ne distingue pas à première vue la supercherie, et ce, jusqu’au moment où un regard plus affûté trouve quelque chose d’anormal à ce réagencement discret de l’« étant donné ». Force est alors d’admettre le tour de passe-passe, entre sentiment ironique et questionnement. Qu’est-ce l’artiste, au juste, a souhaité signifier ? Pourquoi son intervention se tient-elle en deçà du sacrilège, à dessein qui plus est ? Et pourquoi l’art brusque-t-il ici le réel, mais pour mieux le mettre en valeur, de façon paradoxale ?

Paul Ardenne, Extrait, Catalogue Salon de Montrouge, 2010

En 2007, John Cornu réalise une œuvre in situ à Poissy, spécifiquement conçue pour venir dialoguer avec la Villa Savoye construite entre 1928 et 1931 par Le Corbusier, architecture emblématique de la modernité, considérée comme un manifeste. « Cette villa a été construite dans la plus grande simplicité, pour des clients dépourvus totalement d’idées préconçues : ni modernes, ni anciens. Leur idée était simple : ils avaient un magnifique parc formé de prés entourés de forêt ; ils désiraient vivre à la campagne; ils étaient reliés à Paris par 30km d’auto. On va donc à la porte de la maison en auto, et c’est l’arc de courbure minimum d’une auto qui fournit la dimension même de la maison. L’auto s’engage sous les pilotis, tourne autour des services communs, arrive au milieu, à la porte du vestibule, entre dans le garage ou poursuit sa route pour le retour : telle est la donnée fondamentale»1 . C’est
ainsi que l’architecte décrit lui-même la Villa Savoye. En 1927, soit un an avant de recevoir cette commande, Le Corbusier avec Pierre Jeanneret, avait théorisé les acquis stylistiques du Mouvement moderne en promulguant cinq principes fondamentaux déterminant une architecture nouvelle : les pilotis, le toit terrasse, le plan libre entraînant la façade libre et enfin les fenêtres en bandeau.
L’œuvre de John Cornu intitulée Plan libre fait directement référence à cette manière
de construire et de concevoir l’habitat. Le Corbusier voyait dans l’utilisation de poteaux porteurs la possibilité de composer des espaces indépendamment des contraintes structurelles. L’installation de Cornu consiste à ajouter dans l’angle nord cinq poteaux, composés d’étais habillés de tubes de coffrage peint, de manière aléatoire mais d’apparence similaires aux pilotis. Les matériaux utilisés sont propres à l’univers du chantier. Un étais, élément que l’on retrouve par ailleurs dans d’autres pièces de l’artiste, sert d’ordinaire à maintenir une structure le temps qu’elle se stabilise elle-même. Tout comme les tubes permettant de coffrer, ils sont des outils. Leurs fonctions ne sont pas de s’inscrire dans le bâti mais de le permettre. Cette intervention de l’artiste apparaît donc à contre sens des principes d’une architecture qu’elle vient pourtant souligner. La voiture ne peut plus poursuivre sa route, le rayon de braquage est faussé et par conséquent l’harmonie de la structure architecturale moderne est subtilement perturbée. La démarche de l’artiste serait-elle de l’ordre de la critique ironique ? Pour cerner la nature de l’œuvre Plan libre il faut décrire son contexte d’apparition.
D’abord relever que la Villa Savoye développe une forte photogénie, un véritable destin photographique. De nombreux photographes l’ont pris pour sujet2 . Cette architecture est une démonstration et la photographie en est le vecteur. Le Corbusier a lui-même orchestré
la mise en image de son ouvrage en imposant dès l’inauguration une manière de procéder
dans une lettre aux photographes : « Quand je vous demande deux, quatre, dix ou trente photographies de mes œuvres (et non des vôtres), je ne requiers de vous qu’un service de nature industrielle»3 . L’architecte va sélectionner les photographies contemporaines qui seront les plus représentatives de ses principes architecturaux. Il envoie personnellement un choix de 46 prises de vues à des éditeurs (La Fondation Le Corbusier conserve aujourd’hui 172 tirages numérisés « officiels »). C’est toute l’histoire du bâtiment qui depuis s’écrit en image. L’historien de l’architecture et photographe Kidder Smith l’a documentée à la fin des années 1950, suite à l’expropriation des Savoye par la ville ; elle servait alors de grenier à blé ; Maison des jeunes et de la Culture à partir de 1960 ; une première restauration débute en 1963. De nouveau fortement délabrée à la fin des années 1970 comme en témoigne des photos de Vera Cardot et Pierre Joly une seconde restauration se déroule entre 1985 et 1992. Dans les années 1990 des commandes photographiques sont passées à Jean-Christophe Ballot ou encore Jean-Bernard Vialles pour en rendre compte. Elle est ouverte au public en 1997 et devient un lieu d’exposition, Claude Rutault révèle ses couleurs en 2000. La photographie the rooftop de Karen Knorr en 2006, une vue de la terrasse investie de volatiles est une œuvre, un regard subjectif sur l’architecture.
La greffe architecturale de John Cornu n’est pas seulement une installation in situ et éphémère, c’est aussi une photographie. En effet Plan libre est aujourd’hui exposée sous forme d’un tirage noir et blanc à l’esthétique documentaire, caractérisé par une composition symétrisée et un contraste parfaitement équilibré. La photographie de Cornu ne poursuit pas seulement le vaste corpus qui documente les évolutions d’une architecture manifeste,
elle vient signifier la réflexion de l’artiste sur le rapport dialectique entre la trame porteuse et les surfaces « libres ».
Comme les photographies de Brancusi, de nombreux documents sont aujourd’hui considérés comme des œuvres. À la fin des années 1960 puis au cours des années 1970 lorsque les pratiques artistiques sont devenues processuelles la photographie a joué un rôle ambigu. Les Earth Works comme la performance, se sont inscrits dans l’Histoire de l’art, puis dans le marché, par leur représentation, leur image.
Si certains artistes comme Richard Long ont exploité la même œuvre à la fois sous forme de
sculpture et de photographie, d’autres comme Daniel Buren ont refusé que la photographie remplace l’œuvre qui avait disparue. Sur ce modèle de la photographie, Plan libre pourrait potentiellement être réactivée, rejouée, l’œuvre n’est ainsi pas seulement une image, qui pourrait d’ailleurs n’être qu’un simple montage photographique. Elle existe entre sa présence physique en 2007, son souvenir, le « ça a été » puis l’idée qu’elle matérialise et incarne, autrement dit son concept.
Un théoricien de l’architecture a souligné que les pilotis de soutien ont tendance, ici, à être symboliques4 (la structure de la Villa Savoye étant principalement portée par le vestibule). Équidistants, ils viennent dessiner la structure sans pour autant y participer. De la même manière la photographie de Cornu semble, davantage que l’installation elle- même, matérialiser un commentaire plastique des cinq principes de l’architecture moderne. Les cinq faux pilotis de John Cornu ne sont pas porteurs mais révélateurs. Ils rendent visible, commentent non seulement l’idée mais l’esthétique du plan libre.

Remi Parcollet
in John Cornu, catalogue monographique, Edition cultureclub-studio – La Criée centre d’art contemporain – Les presses du réel, 2025.

  1. Description de la Villa Savoye par Le Corbusier dans L’Œuvre complète, 1929-1934, Zurich, Éditions d’Architecture Artemis, 1975, p. 24-29.

  2. Marius Gravot, Lucien Hervé, Véra Cardot et Pierre Joly, Martine Franck, Yann Morvan ou encore René Burri.
  3. Correspondance personnelle de Le Corbusier, repris par Barbara Mazza.
Barbara Mazza, Le Corbusier e la fotografia: la vérité blanche, Florence, Firenze University Press, 2002, p. 156. Thèse universitaire, Storia dell’architettura e dell’urbanistica, Università degli Studi di Firenze, Italie, 2001.
  4. Klaus-Peter Gast, Le Corbusier : Paris - Chandigarh, Bâle, Birkhäuser, 2000, p. 71.