Bruno
Peinado

22.05.2017

The Times They Are A Changing

Galerie Lœvenbruck, Paris, 2017
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« Les temps sont en train de changer », c’est d’abord une chanson de Bob Dylan, c’est ici un constat : l’artiste revient pour la première fois en galerie après avoir désiré une pause dans le roulement des expositions personnelles. Une pause en faveur d’un retour à l’atelier, à la recherche et à l’expérimentation, mais aussi d’un travail nourri d’échanges et de partages avec son entourage, une communauté d’affinités électives réunissant intimes, amis et étudiants. « Les temps sont en train de changer », c’est ensuite un projet : face aux crispations et replis identitaires, ouvrir les frontières entre des catégories, pratiques et domaines a priori hétérogènes. Ainsi par exemple des cultures savantes et populaires, du ludique et du sérieux, du personnel et du collectif. Une façon de déplacer nos systèmes de valeurs et nos manières de penser, de les réorganiser dans une logique inclusive où les possibles cohabitent. En somme, une « révolution douce » est ici à l’œuvre, dont les fondamentaux sont le jeu, la transmission, la joie de l’acte créatif, le plaisir du vivre et du faire ensemble.

Rose pâle, telle est la couleur de ce mélange de douceur et d’engagement, qui couvre les murs de la galerie. Une teinte programmatique, associée à l’enfance, aux loisirs ou encore aux vacances, autant de moments a priori d’insouciance mais néanmoins nécessaires. Programmatique aussi, car il s’agit d’une couleur déclassée au sein d’une modernité autoritaire et normative, où les couleurs primaires se taillent la part du lion. Une couleur qu’il s’agit donc de réévaluer et à laquelle répond le gris, fréquemment utilisé par Bruno Peinado, symbole de métissage et de créolisation, de mélange et d’hybridation.

Au rose comme au gris font directement écho les gammes pastel des tableaux ici présentés. S’y croisent des références à Supports/Surfaces, au suprématisme, au color- eld painting, à BMPT et aux minimalistes californiens, ainsi qu’à des artistes comme Shirley Jaffe, Richard Tuttle, Günther Förg ou Nathalie Du Pasquier. Autant d’expérimentations sur l’abstraction picturale, un libre jeu sur son héritage et ses codes, mais également sur la façon dont elle a été réinvestie dans le champ de la communication visuelle. Un exercice d’appropriation et de synthèse, où se dessine une histoire des formes, de leurs usages et circulations, que l’on retrouve au centre de la galerie. En effet, se trouvent là des parallélépipèdes qui renvoient à l’art minimal tout en déjouant ses prérogatives : outre leurs couleurs pastel, ils servent de socles à des sculptures réalisées par l’artiste avec la complicité de ses deux filles, Simone (huit ans) et Joséphine (onze ans). Soit des jeux de construction et d’assemblage d’objets hétéroclites, issus de moments de travail et de détente, où l’on peut aussi reconnaître des clins d’œil à des œuvres plus anciennes. Un mouvement anime quelques éléments de cette structure, celui-là même qui loge au cœur du réel, perpétuel devenir et changement.

Sarah Ihler-Meyer

Critique d’art et commissaire d’exposition indépendante

Sélection d’œuvres montrées dans l’exposition

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Sans titre, Where the heart is... , 2015- 2016
Acrylique sur contreplaqué, dimensions variables

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Sans titre, Shack up with... , 2014-2016
Avec Simone et Joséphine Peinado-Barré
techniques mixtes

Bruno Peinado © Adagp, Paris - Photos : Fabrice Gousset