Digital Humanities, Document - Livre
Livre tiré à 1000 exemplaires sur papier Garda Pat Kiara 135gr, 30 exemplaires sous coffret, augmentés d'une photogaphie originale, extrait du corpus du livre.
50 exemplaires, épreuves d'artistes, sont hors commerce.
Ce livre d’artiste de Bernadette Genée et Alain le Borgne témoigne de deux périodes de recherches et de créations. L’une, commencée en 2013, faisait suite à leur intérêt pour les relations hommes / machines (entretenu à l’époque par la découverte du livre Du mode d’existence des objets techniques de Gilbert Simondon, philosophe,).
La deuxième se développe sur 2024 et 2025 avec une ampleur accrue grâce au soutien de Fabrice Cousin, président d’UltraEdge et à l’accueil bienveillant des responsables de centre de données répartis aux quatre coins du territoire français.
Cette traversée au cœur des datas centers, comme une promenade sans entrave, nous a permis de construire une représentation plastique et visuelle de ces mondes secrets, une interrogation sur ces questions brûlantes d’aujourd’hui qui conditionnent l’évolution de notre monde.
Avant-propos
Des archives physiques aux archives immatérielles
Sensibles à la taxinomie et aux typologies en rapport avec les importantes quantités de documents répertoriés, nous avons orienté notre curiosité vers une classification des usages-types, appliquée initialement aux objets techniques. C’est en lisant le philosophe Gilbert Simondon 1
que nous avons commencé à comprendre les interactions entre les hommes et les objets techniques. En 2014 notre rencontre avec Fabrice Cousin, aujourd’hui président d’UltraEdge, nous a ouvert les portes d’un premier data center. La même année quelques documents et photographies concernant le patrimoine industriel et culturel ont intégré le livre ADN, Documents 2
. Parmi eux, des clichés anciens du port fluvial de Lille Nord rappelaient l’activité passée des entrepôts. Comme dans un effet miroir, l’un de ces magasins, situé au bord de la Deûle abrite aujourd’hui un data center d’UltraEdge. La recherche de ces archives a mis en lumière des sites dont rien ne laissait prévoir l’évolution. C’est dans ce contexte au passé riche d’activités humaines que nous commençons ce livre par une rubrique consacrée à l’histoire singulière de quelques sites qui hébergent, aujourd’hui, des centres de données. Avec Digital Humanities, Fabrice Cousin a ouvert une plateforme d’échanges entre art et entreprise. Son intérêt pour l’art et la photographie a favorisé les échanges entre ces deux mondes.L’exposition permanente de photographies présentée dans les bureaux d’UltraEdge à La Défense est une introduction au livre.
Des data centers
Il nous a donné carte blanche pour photographier une dizaine de sites dans les territoires français, afin de saisir l’ensemble des relais techniques de ces lieux. À chaque étape, la rencontre avec les responsables, ces gardiens du coffre-fort, fut déterminante pour découvrir leurs particularités. L’accueil de ces professionnels et leurs commentaires ont permis de diversifier nos approches. Dans ces bâtiments discrets, sans fenêtres, parfois enterrés ou immergés, les alignements de salles obscures sont ponctués par les clignotements ténus de diodes rouges, vertes et bleues des serveurs. Dans ces locaux vides, hormis la présence furtive de mainteneurs ou gestionnaires, les chambres noires sont habitées par le souffle bruyant et permanent des refroidissements qui maintiennent les machines à une température d’environ 20 degrés. Des aéro-dry condenseurs ultra puissants, accumulés en batterie sur les toits, évacuent en continu la chaleur fatale pour stabiliser la température.
Des empreintes digitales
À l’opposé de la technicité des data centers, ce procédé d’empreintes qui est la première façon d’imprimer, donne une nouvelle vie aux objets inanimés. Il leur apporte une signification différente en gardant un contact physique, manuel, face à l’évolution du tout numérique. Les frottages directs faits sur les grilles et les fibres gardent cette immédiateté, cette légèreté première qui traduisent les émotions. L’empreinte est la plus vieille manière au monde de fabriquer des images … dans le contexte du XXe siècle, un procédé quasiment historique qui consiste à reproduire les choses par contact 3
. Les empreintes sont ici prélevées comme des traces fossiles… des restes fragmentaires qui doivent, pour prendre un sens, donner lieu à des reconstitutions et être ramenées à la totalité à laquelle ils appartiennent4
. Du métal déployé aux reliefs des baies noires, en passant par les traces de fibres optiques conduites sur des rocades et acheminées vers les équipements actifs, en cascade, par des jarretières : des calques recueillent directement les inscriptions au cœur des fermes de données. La présence du dessin comme expression première de la pensée dialogue avec les images photographiques. Cette polarité high-tech/low-tech, crée une dynamique qui renvoie à la connexion ancestrale de l’homme avec la machine.
Des photographies numériques
Dans ces boîtes où tout se réfléchit, la caméra obscura fait écho aux chambres optiques, points d’arrivée des fibres venues de l’extérieur. Elles font face aux objets techniques les plus récents : serveurs, commutateurs, routeurs, onduleurs, pare-feu, répartiteurs de charge, espaces de stockage, etc. Les mises au point sont délicates dans la pénombre. Les poses, longues, additionnent les mouvements incessants des diodes luminescentes. Parfois un léger bougé ou un flou volontaire vient perturber l’idéal de netteté 5
. Les capteurs numériques, ultra-sensibles aux moindres variations lumineuses, sont aussi rouges, verts, bleus, comme les composantes premières de la lumière transmise. Le digital est une forme de langage que tous les appareils numériques utilisent aujourd’hui. Les images apparaissent instantanément, vues immédiates, fantomatiques, modifiables à volonté. Ce livre est un voyage au cœur des datacenters. Nous avons traversé ces espaces sonores, animés d’un souffle permanent, en cherchant à fixer les traces des flux constants qu’ils abritent. Un parcours en plans larges ou rapprochés, qui place le lecteur au centre d’un langage à la fois technique et esthétique.
Bernadette Genée et Alain le Borgne
- Du mode d’existence des objets techniques, Gilbert Simondon, éditions Aubier-Montaigne, 1958 ↩
- ADN, Documents, Archives départementales du Nord, Lille, Filigranes éditions, 2014 ↩
- L’empreinte, Georges Didi Huberman et Didier Semin, extrait du catalogue de l’exposition au Centre Georges Pompidou, Paris, 1997 ↩
- De la trace au tracé, Claudine Cohen, Presses universitaires du Septentrion, Open Editions Books ↩
- Dans le flou, une autre vision de l’art de 1945 à nos jours, exposition à L’Orangerie, Paris, extrait d’un article de Philippe Dagen, le Monde, 17 mai 2025 ↩